Il est des textes qui ne cherchent pas à séduire par des effets de manche, mais qui trouvent, par leur justesse et leur inventivité, une forme d’évidence. Le Corps de ma langue, publié ce mois-ci par Alba Le Brun, fait partie de ceux-là. Difficile de dire si c’est un roman poétique ou un long poème romanesque – mais peu importe : c’est un livre qui s’invente à mesure qu’il se lit, et c’est peut-être cela qui en fait toute la force.
Le Corps de ma langue, premier livre d’Alba Le Brun, utilise l’originalité de la forme comme un outil profondément cohérent au service de son propos. Résultat : une lecture à la fois fluide, exigeante et extraordinairement plaisante.
Le corps d’une langue qui s’invente au fil du récit
Ce qui frappe d’abord, c’est l’inventivité de l’écriture. Calligrammes, jeux typographiques, mots réinventés ou éclatés : tout est là pour dire une expérience intime, celle d’une femme qui découvre sa voix et sa puissance créatrice. Mais loin d’être gadget ou effet de style, cette recherche formelle épouse parfaitement le fond. Elle devient la métaphore même du cheminement intérieur de la narratrice qui voit éclore l’artiste qui sommeillait en elle.
On pourrait croire ce genre de texte ardu ou déroutant : il n’en est rien. J’ai lu ce livre d’un bout à l’autre sans jamais me perdre. Les glissements entre les souvenirs d’enfance, les sensations présentes et la narration principale se font avec une grande fluidité. La lecture demande de l’attention, certes, mais jamais au détriment du plaisir : au contraire, elle devient presque une aventure sensorielle.
Un double coup de cœur
Dans ce roman, deux choses m’ont particulièrement touché. D’abord, le thème de l’artiste qui se révèle à elle-même. Le texte capte avec justesse cette lente libération, ce moment où l’on trouve enfin sa voix. Le travail sur la langue m’a évoqué, par moments, la poésie d’un Alain Damasio, dont j’admire la manière de jouer avec les mots, mais aussi les calligrammes d’Apollinaire — actualisés ici dans une forme tout à fait personnelle et contemporaine.
Autre joie inattendue : l’ancrage toulousain du récit. La ville rose n’est pas souvent le théâtre des romans contemporains, et la voir ainsi mise en mots m’a permis d’imaginer très facilement les lieux, les rues, les paysages. En tant que spectateur régulier de théâtre, j’ai aussi aimé retrouver les salles, les spectacles, les ambiances qui peuplent cette vie artistique locale que je connais bien.
Un livre à offrir et à s’offrir, sans réserve
Ce roman n’est pas mon genre de lecture habituel : je lis plus souvent des romans classiques. Mais j’ai un goût certain pour les objets littéraires inclassables, comme Les gens dans l’enveloppe ou La Maison des feuilles, qui inventent leur propre manière de raconter. Le Corps de ma langue entre sans peine dans cette famille.
Ce livre m’a semblé être bien plus qu’un premier texte : c’est une prise de parole. Une manière de dire « je » autrement, de faire du langage un corps et un outil de libération. Pour moi qui lis très peu de poésie contemporaine, Le Corps de ma langue agit comme un pont entre le roman et la poésie, entre l’intime et le politique. Une belle surprise – et une lecture que je recommanderai autour de moi sans hésiter. Bonne nouvelle : le livre est distribué à la librairie Ombres Blanches, fréquentée par tous les amateurs de belles lettres… alors n’attendez pas, foncez !

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Faire la sieste sous les tropiques, parler littérature, théâtre et cinéma, écouter le craquement du glaçon plongé dans l'eau, frissonner avec Lovecraft, planifier des voyages en Italie... J'adore l'esprit rabelaisien, l'accent du sud-ouest et autres futilités de l'existence.
2 comments
Magnifique critique qui révèle une artiste aux multiples facettes .
Un livre incontournable pour toutes celles et ceux qui sont en quête de nouveauté littéraire.
Je le recommande vivement
C’est marrant que tu dises que ce n’est pas ton genre de lecture habituel, car quand je vois un travail littéraire qui joue sur la construction visuelle, je pense immédiatement à toi !